L’élection truquée

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Photo: Kevin Dooley – Good Deal

En mars dernier j’écrivais sur mon blog, en parlant de la campagne de Trump à l’investiture républicaine, que « la nébuleuse Trump s’apparente à un mouvement anarchique visant à remplacer les institutions politiques en place par du néant ». Neuf mois plus tard, alors que la campagne présidentielle s’achève dans un fracas désolant d’insultes et de propos haineux, force est d’admettre que ce mouvement anarchiste a pris de l’ampleur et paraît désormais avoir franchi un point de non-retour.

À moins d’un évènement catastrophique, Donald Trump ne remportera pas l’élection présidentielle. Mais son acharnement à proposer une réalité alternative suggérant que la seule raison possible pouvant expliquer une défaite de sa part serait que l’élection soit truquée, fait peur. Ce faisant, Trump appelle ses partisans à refuser le verdict et enlève toute légitimité à la victoire de Clinton.

Les conséquences de ce qui pourrait s’apparenter à un appel aux armes, sont incalculables. Il est en effet naïf de croire que les partisans de Trump, chauffés à blanc par ses propos incendiaires depuis quelques mois, que ces gens en colère qui se font dire qu’il s’agit là de l’élection de la dernière chance, vont simplement renter chez eux et ranger leur hargne au placard en attendant des jours meilleurs. Les pulsions qui ont été réveillées par l’ascension de Trump dans la sphère politique publique, même si elles sont l’expression d’une colère certaine chez une large frange de la population américaine, sont imprégnées d’intolérance, de racisme et de misogynie. On sent qu’il y a un feu latent de violence qui court à ras du sol depuis le début de cette campagne et la défaite de Trump pourrait être l’élément déclencheur d’une série d’évènements malheureux qui pourraient déboucher sur un grand incendie. D’autant que Trump, faisant preuve d’une irresponsabilité inouïe, ne fait rien pour temporiser les ardeurs de ceux et celles qu’il appelle les « patriotes ». Cette politique de la terre brûlée est un appel à l’anarchie et à une mise à bas des institutions politiques. Et on est en droit de se demander quels sont les motifs qui se cachent derrière cette stratégie nihiliste.

À vrai dire, je n’ai aucun respect pour Trump qui, à mes yeux, n’est qu’un opportuniste de grands chemins siégeant désormais au somment d’un mouvement qui me paraît bien plus grand que lui. Mais Trump n’est pas Machiavel et je ne lui prête aucune stratégie visant délibérément à déstabiliser ce pays qui le nourrit si bien. À mes yeux, il n’est qu’un promoteur immobilier d’une arrogance sans nom qui sait se servir de l’argent des autres pour faire fructifier ses avoirs, sans que l’on sache véritablement s’il est aussi riche qu’il le prétend. Son ascension à l’investiture du parti républicain ne s’explique que par l’ineptie des autres candidats et par la quête aveugle des ténors du parti républicain pour reprendre la Maison-Blanche, peu importe le prix à payer. Sans doute que Trump ne visait pas la présidence, car il savait qu’il s’agissait d’un poste qui était bien au-delà de ses capacités intellectuelles. Mais il s’est pris à son propre jeu et à force de surfer au sommet de sa nébuleuse populiste, malgré son indiscipline crasse et ses propos incohérents, il a fini par croire qu’il pourrait se retrouver du bon côté de l’histoire; gagner donc, lui qui ne peut concevoir l’idée même de pouvoir perdre. Et pour souffler encore plus sur les braises, il a appelé un loup à venir cohabiter avec sa meute de chiens en demandant à Stephen Bannon de présider sa campagne. Bannon qui est le fondateur du site de nouvelles alternatif de droite Breitbart, est, en soi, un individu inquiétant. Plus proche de Machiavel que de Trump en fait. Et c’est à partir de là, je crois, qu’on peut saisir la rationnelle derrière cette approche nihiliste.

À cet effet, je vous invite à consulter l’entrevue donnée par Bannon en 2014 au journaliste Ronald Radosh et publiée sur le site de nouvelles Daily Beast en août 2016. Bannon raconte qu’il ne se voit pas comme un populiste ou un nationaliste américain : « Je suis un léniniste » dit-il fièrement. « Lénine voulait détruire l’état, et c’est aussi ce que je veux faire. Je veux tout faire tomber et détruire l’ordre établi », raconte-t-il à Radosh dans cette entrevue. Comme le fait remarquer Radosh, “le comportement de Trump est jusqu’à présent compatible avec les croyances de Bannon vis-à-vis les tactiques léninistes ». Citant Lénine, Radosh ajoute : « L’art de tout bon propagandiste et agitateur consiste à pouvoir trouver les meilleurs moyens d’influencer n’importe quel auditoire en présentant une vérité définitive de façon convaincante, et en utilisant des termes simples, clairs et qui frappent l’imagination ».

Stephen Bannon a récemment indiqué ne pas de rappeler avoir donné cette entrevue au journaliste Ronald Radosh. N’empêche que ces propos nihilistes sont en ligne avec ce qui se passe dans la campagne de Trump; en ligne aussi avec ce que l’on lit sur les sites de nouvelles alternatifs comme Breitbart, Drudge Reports et Infowars, sites qui sont suivis au quotidien par des millions d’Américains pour lesquels il s’agit souvent de leur source d’information.

Et Trump dans tout ça? Trump a gagné son pari. Il est assuré désormais de passer à l’histoire, quoiqu’il arrive. Et une fois l’élection terminée, il pourra compter sur une banque formidable de partisans irréductibles qui ne demandent qu’à casser du sucre sur les immigrants, les hispaniques, les Afro-américains, les musulmans et tous ceux et celles qui croient encore à l’ordre établi, peu importe leur allégeance politique. Pour les Breitbart de ce monde, l’heure est bientôt venue de passer à la caisse. Et Trump Organization est bien installée aux avant-postes pour tirer parti de cette occasion d’affaires en or.

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